Marina Tsvetaeva, poètesse remarquable

Lettre de Marina Tsvetaeva à un inconnu : « Vous percevez l’univers avec votre peau. »

Marina Tsvetaeva (8 octobre 1892-31 août 1941) repose aujourd’hui aux côtés des figures majeures de la poésie du XXème. Cette « danseuse de l’âme », comme elle aimait se nommer, se donnera la mort après des années d’exil. Malgré tout, sa poésie fougueuse et libre ne fera que renaître de ses cendres jusqu’à devenir un véritable symbole. Elle livre ici un chant d’amour inégalable qui se déleste des mots, de leur sens même, pour ne garder que l’essence pure : la poésie.

Mon chéri.

Le livre qui par votre main est entré dans ma vie n’est pas un hasard. Quand j’ai lu son nom sur la couverture, j’ai eu toute la peau de ma tête serrée comme par une griffe.

Vous ne savez pas — vous ne savez rien — à quel point tout est juste. Mais vous ne savez rien, vous n’êtes que très sensible (non — sentant, sentant non avec votre âme, mais comme un loup avec l’effilé du museau, ce n’est pas du cœur, c’est du flair) — par moments vous êtes infaillible.

Je ne vous exagère pas, tout ceci reste dans les limites de l’obscur (qui, lui, est sans limites : l’illimité même) — de fourrures et de fourrés (c’est toujours le même loup qui revient — remarquez-vous?)

Je vous connais, je connais votre race, vous êtes plus en profondeur qu’en hauteur, ce sera toujours la descente en vous, jamais la montée, sans donner à ces mots d’autre sens que celui de la sensation de la direction.

Descente dans la nuit (que je vois comme un escalier — marche par marche — sans que jamais il y eût une dernière).

Descente dans la nuit même. C’est pour cela que je suis si bien avec vous sans lumière.
(« Un village de quarante feux… » Avec vous je suis un village de pas un seul feu, peut-être une grande ville, peut-être rien — « jadis il y eut… ». Rien ne me prouvera puisque je m’éteins tout entière.) Sans lumière, à l’affût de nos voix. C’est pour cela qu’à toutes telles heures de votre vie vous serez avec moi, absent-présent.

Il est des êtres de passions, d’autres de sentiments, d’autres encore de sensations, vous êtes celui des effluves. Vous percevez l’univers avec votre peau : ceci n’est pas moins qu’avec l’âme. Par votre peau vous percevez les âmes aussi et c’est plus sûr. Car vous êtes maître — en votre matière. Il n’est pas besoin de vous toucher la main, il suffit de l’avoir — obscurément — désiré. Le flair des intentions. Le génie de l’intention. L’instantané de l’intention. L’instinct animal. (Si je savais que c’était si simple que ça !)

Pauvre moi qui, près de vous, me sens gourde et comme hermétiquement enrhumée (embrumée). (Ne me faites ni sourde ni muette, je ne le suis pas, quant à aveugle — souvenez-vous d’Homère.)

Je ne vous exagère pas dans ma vie, vous êtes léger même sur ma partiale, clémente, condescendante balance. Je ne sais même pas: êtes-vous dans ma vie ? Dans les espaces de mon âme — non. Mais là, aux abords de l’âme, dans ce certain entre : ciel et terre, âme et corps, chien et loup, dans l’avant-sommeil, dans l’après-rêve, là où « moi ne suis plus moi et mon chien n’est plus mien », là non seulement vous êtes, mais n’êtes que vous seul.

Vous me rappelez obscurément un mien ami d’il y a quelques ans, auteur de toute une race de mes vers, où personne ne me reconnaît, excepté toute sa race qui s’y reconnaît entière. Mais je ne veux pas vous parler de lui, je l’ai depuis longtemps et tombalement oublié, je veux me réjouir de vous et des forces obscures que vous tirez de moi comme un sourcier. Un sourcier n’est pas nécessairement conscient : ni de sa force ni de la valeur de la source. C’est un don comme un autre — donc le plus souvent octroyé à des ignorants et à des ingrats. Comme tous les dons, hors celui de l’âme, qui, elle, n’est que conscience et connaissance. (Pour rire un peu : si vous êtes sourcier, je suis, moi, le Sourcier de la légende allemande qui emmène avec sa flûte les souris et les enfants, et peut-être les sources aussi!)

Toutes ces dernières années, j’ai vécu si autrement, si durement, si glacialement que maintenant je ne fais que hausser les épaules et sourcils : ceci — moi ??

Vous m’amollissez (humanisez, féminisez, animalisez) comme la fourrure. Les autres femmes vous parleront de vos hautes qualités morales, d’autres encore de votre belle prestance. Ça se peut bien. Je n’y ai vu que du feu (d’une queue de renard). Mais la fourrure est-ce moins ? Le poil, c’est la nuit — l’antre — les étoiles — la voix qui hurle (pel — appel) — et encore les espaces…

Mon tendre… (qui me fait tendre, qui me donne ce grand étonnement: d’être tendre, de tendre les bras…)

Source: Deslettres.fr

Publié par

phil211060

Free-lance Ecrivain – Poète – Romancier – Récits de Vie – Création de Marques – Consultant en Propriété Intellectuelle - Rédacteur – Enseignant (instituteur primaire). Mon profil et mon parcours peuvent être qualifiés d'atypique.  Franchise, honnêteté, créativité, inventivité, esprit d'initiative, telles sont les qualités que je me reconnais. Et j'ai les défauts de mes qualités... Trilingue, français, néerlandais, anglais, j'ai une très grande aisance dans le domaine informatique. J'aime ma langue maternelle, le français. J'aime les mots, j'aime rédiger, j'aime écrire.  Et j'aime enseigner également... Le parcours a commencé par une scolarisation aisée, des études et un diplôme (secondaire supérieur) en sciences économiques, ensuite un diplôme en psycho-pédagogie (instituteur primaire). Ma vie professionnelle a débuté par l'enseignement. J'ai enseigné pendant 7 ans, en tant qu'instituteur dans la région bruxelloise. Ayant quelque peine à trouver une synergie avec l'enseignement officiel, je me suis dirigé vers le secteur privé. Plus exactement en propriété intellectuelle, en tant qu'assistant juridique ("paralegal"), avec une spécialisation dans le domaine des marques, gestion de porte-feuilles de marques et en informatique (intranet, internet, communication, publication...), expérience qui a duré plus de 15 ans, en Belgique et en Suisse. J'ai également touché au journalisme, pendant 3 ans, en tant que « free-lance ». J'ai ensuite quitté l'Europe et me suis installé en Inde pendant 3 ans où j'ai collaboré avec une ONG, les Écoles de la Terre, et ensuite une Unité commerciale à Auroville qui s'occupait de la problématique de l'eau. J'étais en charge de la communication. Je suis revenu en Europe, et j'ai eu quelques difficultés à retrouver un emploi, vu mon âge et mon parcours « original »... J'ai travaillé brièvement en tant que « Guide pour la diversité », dans le secteur social. Je suis actuellement libre et disponible.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s