Divine blessure

Guérir de tout

Notre époque qui a enseveli le « souci de l’âme », cher à Socrate, sous le matelas de la psychologie et des diverses thérapies, refuse d’admettre la blessure qui lui paraît défaillance dans le système, insupportable faiblesse. Certes, on parle beaucoup des blessures psychologiques telles que l’abandon, l’humiliation, la trahison, le rejet, et on s’ingénie à colmater ces failles. On fait presque croire aux gens que, les meurtrissures de l’enfance une fois apaisées, c’en est fini de la souffrance et du malheur et qu’ils seront tranquilles, épargnés pour le reste de leurs jours. (…)

Ici le maître mot de guérison brille sous tout ses feux, jette sa poudre aux yeux.

Désormais, les moindres activités et plaisirs de l’existence se voient astreins à un seul but ; soigner ou guérir l’individu. L’art, l’écriture, le théâtre, la promenade en forêt ou la nage en compagnie des dauphins, le chant le rire, le jardinage, un verre de vin : tout devient thérapeutique. (…)

Dorénavant, dès que j’aperçois le mot « guérir » dans un titre, je n’ouvre même pas le livre. Tout cela participe à une manœuvre publicitaire assez facile qui flatte les égo, se montre sécurisante, et ne veut surtout pas que l’individu devienne libre et conscient. C’est une tactique d’enfermement et d’asservissement. Â l’opposé de la dignité et de la grandeur possibles de l’être humain.

Les nouveaux axiomes, à défaut de proposer un sens à la vie, une espérance, deviennent : vivre, c’est ne pas souffrir ; et bientôt, grâce au progrès, vivre c’est ne pas mourir. Avec le corollaire immédiat : vivre heureux, c’est être protégé de tous maux et difficultés. Ces illusions sont largement entretenues par une science médicale souvent arrogante, par des laboratoires pharmaceutiques, par des thérapeutes douteux et de faux maîtres spirituels, tous intéressés par le pactole.

On en arrive ainsi à cette dépendance : l’obsession actuelle du non~souffrir ou du guérir devient plus aiguë et enfermante que la souffrance elle~même ; elle est également plus lucrative.

(Jacqueline Kelen, « Divine blessure », p. 16/17, éd. Albin Michel)

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