Ecris ! Dit-Elle !

« De la plage, à l’est du village, on aperçoit
une île où se dresse un temple gigantesque,
aux innombrables cloches », dit la
femme.
Le petit garçon ne l’avait jamais vue dans
les environs ; il remarqua qu’elle portait
des vêtements étranges et qu’un voile
recouvrait ses cheveux.
« Connais-tu ce temple ? lui demandat-
elle. Va le voir, et tu me diras comment tu
le trouves. »
Séduit par la beauté de la femme, l’enfant
se rendit à l’endroit indiqué. Assis sur le
sable, il scruta l’horizon, mais ne vit que le
spectacle auquel il était habitué : le ciel
bleu qui se mêlait à l’océan.
Déçu, il marcha jusqu’au hameau voisin,
et il demanda aux pêcheurs s’ils avaient
entendu parler d’une île et d’un temple.
« Oui! Il y a très longtemps, à l’époque où
mes arrière-grands-parents habitaient
par-là, lui répondit un vieux pêcheur. Mais
un tremblement de terre s’est produit, et
l’île a été engloutie. Pourtant, même si
nous ne pouvons plus la voir, il nous arrive
encore d’entendre les cloches du temple,
lorsque le balancement des vagues dans
les profondeurs marines les fait sonner. »
L’enfant retourna sur la plage et il tendit
l’oreille. Il attendit ainsi tout l’après-midi,
mais il ne perçut que le bruit des vagues et
les cris des mouettes.
Quand ce fut la nuit, ses parents vinrent
le chercher. Mais, le lendemain matin, il
retourna sur la plage ; l’image de la femme
le hantait, et il lui semblait impensable
qu’une personne aussi belle pût raconter
des mensonges. Si un jour elle revenait, il
pourrait lui dire qu’il n’avait pas vu l’île,
mais qu’il avait entendu les cloches du
temple que le mouvement des vagues faisait
tinter.
Ainsi passèrent des mois ; la femme ne
revint pas, et le gamin l’oublia ; mais il se
souvenait qu’il y avait un temple sous
l’eau, et un temple renferme toujours des
richesses et des trésors. S’il entendait les
cloches, l’enfant aurait la certitude que les
pêcheurs avaient dit la vérité ; aussi,
quand il serait grand, il pourrait rassembler
assez d’argent pour monter une expédition
et découvrir le trésor caché.
Il ne s’intéressait plus à l’école, ni à ses
camarades. Il devint le sujet de plaisanterie
favori des autres enfants, qui répétaient :
« Il n’est plus comme nous. Il préfère rester
face à la mer, et il évite de jouer avec nous
parce qu’il a peur de perdre. »
Et tous riaient en voyant le gamin assis au
bord de la plage.
Bien qu’il ne réussît toujours pas à
entendre les vieilles cloches du temple,
l’enfant, chaque matin, allait apprendre
quelque chose de différent. D’abord, il
découvrit que, à force de percevoir leur
rumeur, il ne se laissait plus distraire par les
vagues. Peu après, il s’habitua aussi aux
cris des mouettes, au bourdonnement des
abeilles, au vent qui faisait claquer les
feuilles des palmiers.

Six mois après sa première rencontre avec la
femme, le petit garçon était capable de ne
plus se laisser distraire par aucun bruit
– mais il n’entendait pas pour autant les
cloches du temple englouti.
D’autres pêcheurs étaient venus lui parler.
« Nous, nous les entendons! » affirmaientils
avec insistance.
Mais le gamin n’y parvenait pas.
Quelque temps après, les propos des
pêcheurs changèrent : « Tu te préoccupes
trop du bruit des cloches ; laisse tomber, et
retourne jouer avec tes copains. Peut-être
les pêcheurs sont-ils les seuls à pouvoir les
entendre. »
Au bout d’un an environ, l’enfant décida
de renoncer. « Ces hommes ont peut-être
raison. Il vaut mieux que je grandisse et
que je devienne pêcheur ; alors, je retournerai
tous les matins sur cette plage, et
j’entendrai les cloches. » Et il pensa aussi :
« Peut-être que tout cela est une légende,
et qu’avec le tremblement de terre les
cloches se sont brisées et ne sonneront
plus jamais. »

Cet après-midi-là, il décida de rentrer chez
lui.
S’approchant de l’océan pour lui faire ses
adieux, il regarda encore une fois la nature
et, comme il ne s’inquiétait plus des
cloches, il put sourire de la beauté du
chant des mouettes, de la rumeur de la
mer, du vent qui faisait claquer les feuilles
des palmiers. Il écouta au loin les voix de
ses amis qui s’amusaient et se sentit
joyeux de savoir qu’il pouvait retourner
aux jeux de son enfance. Ils s’étaient peutêtre
moqués de lui, mais ils oublieraient
vite ce qui s’était passé et ils l’accueilleraient.
L’enfant était content et – comme seul un
enfant peut le faire – il remercia d’être en
vie. Il avait la certitude de n’avoir pas
perdu son temps, car il avait appris à
contempler et à révérer la Nature.
Alors, parce qu’il écoutait la mer, les
mouettes, le vent, le bruissement des
palmes et les voix de ses amis qui
jouaient, il entendit aussi la première
cloche.
Et une autre.
Et encore une autre. Jusqu’au moment où
toutes les cloches du temple englouti se
mirent à sonner, le remplissant de joie.
Des années plus tard, alors qu’il était
devenu un homme, il revint au village de
son enfance. Il n’avait nulle intention de
repêcher quelque trésor enfoui au fond de
la mer; peut-être tout cela avait-il été le fruit
de son imagination enfantine, et peut-être
même n’avait-il jamais entendu sonner les
cloches englouties. Cependant, il décida de
se rendre sur la plage pour écouter le bruit
du vent et le chant des mouettes.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il
aperçut, assise sur le sable, la femme qui
lui avait parlé de l’île et de son temple.
« Que fais-tu ici ? demanda-t-il.
– Je t’attendais. »
Bien que de nombreuses années eussent
passé, elle avait toujours la même apparence
; le même voile dissimulait ses cheveux,
et il ne paraissait pas abîmé par le
temps.
Elle lui tendit un cahier bleu, dont les
feuilles étaient vierges.

« Écris : un guerrier de la lumière prête
attention au regard d’un enfant, parce que
les enfants savent voir le monde sans
amertume. Lorsqu’il désire savoir si une
personne est digne de confiance, il la
regarde avec les yeux d’un enfant.
– Qu’est-ce qu’un guerrier de la lumière ?
– Tu le sais, répondit-elle en souriant.
C’est celui qui est capable de comprendre
le miracle de la vie, de lutter jusqu’au bout
pour ce en quoi il croit, et – alors – d’entendre
les cloches que la mer fait retentir
dans ses profondeurs. »
Jamais il n’avait jugé qu’il était un guerrier
de la lumière. La femme parut deviner ses
pensées.
« Tout le monde en est capable. Et personne
ne se juge un guerrier de la lumière,
bien que tout le monde puisse l’être. »
Il regarda les pages du cahier. La femme
sourit de nouveau.
« Écris », répéta-t-elle.

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