27 mars 2006 (extrait de mon blog indien…) – Krishnamurti

Liberté – solitude – mort

Le titre vous choque peut-être. C’est que j’ai décidé de prendre de la liberté de vous entretenir de ce qui m’anime (étymologiquement anima signifie âme) en ce moment, des valeurs qui sont revenues à la surface suite à mes expériences de vie récentes qui, comme je vous l’ai dit, m’ont quelque peu bouleversé. Le titre choisi vous invite à un voyage intérieur allant de la liberté à la mort et dont l’essence est tirée du livre de Krishnamurti « Se libérer du connu ». Il est possible que ma démarche vous paraisse curieuse, osée, présomptueuse, voire déplacée. Pourtant les sourires, la joie, la vie, l’amour que j’ai vus, entendus, perçus, ressentis, vécus, accueillis m’ont renvoyé à des questions essentielles dont je me propose de vous parler maintenant.

Krishnamurti est un être qui, de par sa philosophie, m’aide à regarder plus au fond de ce qui m’anime, ce qui me donne de la vie, en d’autres mots, l’essence, la source, la lumière intérieure que tous, autant que nous sommes, avons en nous. Autant vous prévenir tout de suite: c’est un exercice des plus délicats que d’inviter des amis à entrer dans son intimité en partageant une réflexion et une introspection on ne peut plus personnelles, et ce faisant, les risques d’incompréhension et de non communication sont réels. Toutefois, c’est en toute conscience, en toute confiance et sans
prétention aucune que je prends cette liberté. Si vous acceptez l’invitation, sachez qu’il est fort probable que ce voyage peut présenter quelques désagréments de tous ordres et que le choix est vôtre de me suivre ou non. Il est bon de se rappeler, je crois, cette magnifique phrase de Guy Corneau: « Prenez ce qui fait écho en vous et délaissez le reste ». Cette phrase est, à mon sens, un trésor de sagesse.

Pour le principe, sachez que je me baserai sur le chapitre 8 du livre de Krishnamurti, qui traite d’un sujet qui peut déranger et qu’humblement je relierai à mes ressentis et ma compréhension actuels, en ayant accepté la possibilité de me tromper en tout ou en partie.  #8. La liberté. La révolte. La solitude. L’innocence. Vivre avec soi-même tel que l’on est.

Aucun tourment des refoulements, aucune brutale discipline des conformismes n’ont conduit à la vérité. Pour la rencontrer on doit avoir l’esprit complètement libre, sans l’ombre d’une déviation. Mais demandons-nous d’abord si nous voulons réellement être libres. Lorsque nous en parlons, pensons-nous à une liberté totale où à nous débarrasser d’une gêne ou d’un ennui? Nous aimerions ne plus avoir de pénibles souvenirs de nos malheurs et ne conserver que ceux de nos jours heureux, des idéologies, des formules, des contacts qui nous ont le plus agréablement satisfaits. Mais rejeter les uns et retenir les autres est impossible car la douleur est inséparable du plaisir.

Un mot d’explication à ce sujet car cette notion « douleur-plaisir » est pour le moins ardue et tellement simple à la
fois: lorsqu’un plaisir (petit ou grand) nous est refusé, une guerre s’installe en nous et les conflits surgissent qui ne sont autres que des peurs. La peur de ne pas obtenir ce que l’on désire ou la peur de perdre ce que l’on a (ou que l’on croit avoir).

Il appartient donc à chacun de nous de savoir s’il veut être absolument libre. Si nous le voulons, nous devons commencer par comprendre la structure de la liberté. Est-ce de « quelque chose » que nous voulons nous libérer? De la douleur? De l’angoisse? Cela ne serait pas vouloir la liberté, qui est un état d’esprit tout à fait différent. Supposons que vous vous libériez de la jalousie. Avez-vous atteint la liberté ou n’avez-vous fait que réagir, ce qui n’a en rien modifié votre état? On peut très aisément s’affranchir d’un dogme en l’analysant, en le rejetant, mais le mobile de cette délivrance provient toujours d’une réaction particulière due, par exemple, au fait que ce dogme n’est plus à la mode ou qu’il ne convient plus. On peut se libérer du nationalisme parce que l’on croit à l’internationalisme ou parce que l’on pense que ce dogme stupide, avec ses drapeaux et ses valeurs de rebut, ne correspond pas aux nécessités
économiques. S’en débarrasser devient facile. On peut aussi réagir contre le chef spirituel ou politique qui aurait promis la liberté moyennant une discipline ou une révolte. Mais de telles conclusions logiques, de tels raisonnements ont-ils un rapport quelconque avec la liberté? Si l’on se déclare libéré de « quelque chose », cela n’est qu’une réaction, laquelle donnera lieu à un autre conformisme, à une nouvelle forme de domination. De cette façon, on déclenche des
réactions en chaîne et l’on imagine que chacune d’elles est une libération. Mais il ne s’agit là que d’une continuité modifiée du passé, à laquelle l’esprit s’accroche.

La jeunesse, aujourd’hui, comme toutes les jeunesses, est en révolte contre la société, et c’est une bonne chose en soi. Mais la révolte n’est pas la liberté parce qu’elle n’est qu’une réaction qui engendre ses propres valeurs, lesquelles, à leur tour enchaînent. On les imagine neuves, mais elles ne le sont pas: ce monde nouveau n’est autre que l’ancien, dans un moule différent. Toute révolte sociale ou politique fera inévitablement retour à la bonne vieille mentalité bourgeoise.

Brel et Krishnamurti sont d’accord sur ce point.

La liberté ne survient que lorsque l’action est celle d’une vision claire; elle n’est jamais déclenchée par une révolte.

Le parallèle avec le bouddhisme est frappant, pour les tibétains la vision claire est traduite par le mot «Rigpa», vision sans préconçu, non polluée, neuve, libre et sans attachement.

Voir clairement, c’est agir, et cette action est aussi instantanée que lorsqu’on fait face à un danger. Il n’y a, alors, aucune élaboration cérébrale, aucune controverse, aucune hésitation; c’est le danger lui-même qui provoque l’acte. Ainsi, voir c’est à la fois agir et être libre.

Ça me rappelle mon examen oral de psycho lors de ma dernière année d’études (en psycho-pédagogie) lorsque j’avais tiré la question bateau: « Définissez l’intelligence » (probablement formulée de manière plus académique mais en substance, telle était la question). Une demi-heure de réflexion et de préparation de réponse. Philou, dans ses
petits souliers, atteint du « syndrome de la feuille blanche ». La demi-heure écoulée, la feuille immaculée, Philou s’en va vers le tribunal, le prof donc, et se jette à la mer en proposant le postulat de départ suivant: nous ne pourrons parler ensemble d’intelligence que si vous acceptez de m’accompagner sur une île déserte où toutes nos
connaissances n’auront pas cours et dans cette situation nouvelle et vierge comme ma feuille de papier, nous pourrons nous approcher le plus prêt possible d’une définition de l’intelligence. C’était un coup de poker et bingo, mon prof, pratiquant de kendo, a souri et m’a invité à poursuivre. Quand j’ai lu Krishnamurti et que je me suis souvenu de ma réponse à cet examen et me suis dit que nous parlons de la même chose, en fait. Intelligence est synonyme de liberté, elle-même synonyme d’action. Agir pourquoi? Pour vivre, de bleu!

La liberté est un état d’esprit, non le fait d’être affranchi de « quelque chose »; c’est un sens de liberté; c’est la liberté de douter, de remettre tout en question; c’est une liberté si intense, active, vigoureuse, qu’elle rejette toute forme de
sujétion, d’esclavage, de conformisme, d’acceptation. C’est un état où l’on est absolument seul, mais peut-il se produire lorsqu’on a été formé par une culture de façon à être toujours tributaire, aussi bien d’un milieu que de ses propres tendances? Peut-on, étant ainsi constitué, trouver cette liberté qui est la solitude totale, en laquelle n’ont de place ni chefs spirituels, ni traditions, ni autorités? Cette solitude est un état d’esprit qui ne dépend d’aucun stimulant, d’aucune connaissance. Elle n’est pas non plus, non plus, le résultat de l’expérience et des conclusions que l’on peut en tirer. La plupart d’entre nous ne sont jamais seuls, intérieurement. Il y a une différence entre l’isolement, la réclusion, et l’état de celui qui se sait seul. Nous savons tous en quoi consiste l’isolement: on construit les murs autour de soi afin de n’être atteint par rien, de n’être pas vulnérable; ou on cultive le détachement, qui est une autre forme
d’agonie; ou on vit dans la tour d’ivoire onirique de quelque idéologie. Se savoir seul, c’est tout autre chose.

Sur un point, et je me réfère à Dhiravamsa, il est important de souligner le fossé qui existe entre la notion de «Détachement» et la notion de «Non attachement», cette dernière étant étroitement liée à la notion de «Plénitude».


On n’est jamais seul tant qu’on est rempli des souvenirs, des conditionnements, des soliloques du passé:
les déchets accumulés du passé encombrent les esprits. Pour être seul, on doit mourir au passé. Lorsqu’on est seul, totalement seul, on n’appartient ni à une famille, ni à une nation, ni à une culture, ni à tel continent: on se sent un étranger. L’homme (à faire précéder de la femme, ou je préfère l’être) qui, de la sorte, est complètement seul, est innocent et c’est cette innocence qui le délivre de la douleur. Nous traînons avec nous le fardeau de ce que des milliers de personnes ont dit, et la mémoire de toutes nos infortunes. Abandonner définitivement tout cela, c’est être seul et non seulement innocent, mais jeune aussi – non en nombre d’années, mais innocent, jeune, vivant à tout âge – et l’on peut alors pénétrer la vérité; pénétrer ce qui n’est pas mesurable en paroles.

En cette solitude, on commence à comprendre la nécessité de vivre avec soi-même tel que l’on est, et non tel que qu’on devrait être ou tel que l’on a été. Voyez si vous pouvez vous voir sans émotion, ni fausse modestie, ni crainte, ni justifications ou condamnations, si vous pouvez vivre avec vous-mêmes tels que vraiment, vous êtes.

Dire que l’on est pas prêt, que l’on est pas capable ne sont que mensonges à soi-même et preuves d’un manque de courage à assumer les choix qui sont nôtres et que rien ni personne ne peut vous enlever. La liberté, c »est aussi cela, de ne plus se mentir en dépréciant volontairement ou involontairement qui nous sommes, l’ignorance toujours bien ancrée et qui est si confortable. La liberté de choix est et nul ne peut en juger, il suffit de simplement reconnaître l’essence même de ce choix et de ne pas se cacher derrière un quelconque mensonge qui, de facto, ne fait que postposer le moment inéluctable où il nous faudra faire face à la réalité de qui nous sommes, assumer ses choix,
dans la liberté la plus totale, en toute simplicité, en toute confiance et sans culpabilité aucune. Ne dit-on pas que si un « Maître » existe, il ne peut être que miroir. A ce stade, la confesse, la consultation chez le psy, la discipline imposée pour atteindre tel niveau d’éveil vous paraîtront tels qu’ils sont, des artifices qui ne font qu’entretenir les feux, alors que ces feux, vous avez librement fait le choix de les éteindre. Et que de compassion vous éprouverez alors pour
le curé, le psy ou le guru…

On ne comprend une chose qu’en vivant intimement avec elle. Mais dès qu’on s’y habitue – dès qu’on s’habitue, par exemple, à l’angoisse ou la jalousie – on ne vit plus avec elle. Si l’on vit près d’un torrent, au bout de quelques jours on ne l’entend plus; un tableau dans votre chambre, après quelque temps, disparaît à votre regard. Il en est de même des montagnes,(aux Diablerets, j’en ai fait l’expérience, les autochtones se demandaient à quel martien ils avaient à faire, lui qui s’était assis sur une pierre pendant un si long moment à contempler la montagne. Ils ont dû se demander ce que je pouvais bien regarder. S’ils savaient que je ne regardais que ce qu’ils ne voyaient plus… et qui, pourtant étaient devant leurs yeux.) des vallées, des arbres; il en est de même de votre famille, de votre mari, de votre femme. Mais pour vivre avec la jalousie, l’envie, l’inquiétude, il ne faut jamais s’y habituer, jamais les accepter. Il faut en prendre soin tout comme on soigne un arbre nouvellement planté, l’abritant du soleil et des orages; en prendre soin sans condamnation, ni justification. Alors on commence à l’aimer. En prendre soin, c’est l’aimer. Ce n’est pas que
l’on aime être envieux ou anxieux, ainsi que cela arrive à tant de personnes, mais plutôt que l’on éprouve un penchant naturel à l’observer.

Pouvez-vous donc – pouvons-nous vous et moi – vivre avec ce que nous sommes réellement, nous sachant ternes,
envieux, craintifs, incapables d’affection alors que nous nous croyons pleins d’amour, vite blessés dans notre amour-propre, facilement flattés, blasés… pouvons-nous vivre avec tout cela, sans l’accepter ni le nier, mais dans un état d’observation qui ne serait ni morbide, ni déprimé, ni exalté? Posons-nous une autre question: pourrions-nous
atteindre cette liberté, cette solitude, ce contact avec la structure entière de ce que nous sommes, en y mettant du temps? En d’autres termes: la liberté peut-elle être conquise par un processus graduel? Évidemment pas, car la durée, aussi tôt qu’on l’introduit, nous rend de plus en plus esclaves. On ne peut pas devenir libre graduellement. Cela
n’est pas une affaire de temps. Et maintenant posons-nous la question qui résulte des précédentes: peut-on devenir conscient de cette liberté? Si vous dites «Je suis libre», c’est que vous ne l’êtes pas, de même que l’homme qui se dit heureux ne l’est pas, car s’il le dit, c’est qu’il revit la mémoire d’un certain passé. La liberté ne peut se produire que d’une façon naturelle, non en la souhaitant, en la voulant, en aspirant à elle. Elle ne se laisse pas atteindre, non plus,
à travers l’image que l’on s’en fait. Pour la rencontrer, on doit apprendre à considérer la vie – qui est un vaste mouvement – sans la servitude du temps, car la liberté demeure au-delà du champ de la conscience.

Voilà ce que dit Krishnamurti, auteur et philosophe indien (et qui faut-il le préciser n’a rien à voir avec Krishna, divinité indienne). Un principe de Bouddha me vient à l’esprit: il a clairement invité ses auditeurs à ne pas accepter ses paroles comme vérités absolues, il leur a demandé de vérifier de par eux-mêmes. Nous sommes loin des notions d’infidélité ou de péché.

Ce qui est dit par Krishnamurti, inutile de vous le dire, a fait, dans sa grande majorité, écho en moi. J’eusse espéré un peu plus d’humour, peut-être n’a-t-il pas pris la liberté d’en rire. Ce rire vrai qui, indubitablement, signifie que la chose a été comprise. Un rire d’enfant, d’une innocence, d’une naïveté, d’une simplicité, d’une fraîcheur qui font bouger les montagnes, c’est la foi en la vie. Que vous dire de plus, si ce n’est que ce voyage en Inde, en moi,
accompagné de cet amour des enfants qui s’offre sans une quelconque attente, ainsi que de tous les êtres que je porte dans mon coeur.

« La vita e bella ». N’est-il pas? Namaste, my friends.

En ce 30 janvier 2009, un petit mot pour préciser que Krishnamurti n’a rien écrit lui-même; les textes proviennent de bandes enregistrées au cours de conférences. Il est difficile de traduire par les mots l’humour dont faisait preuve Krishnamurti, un humour très subtil. Rien de tel que de regarder ses conférences, certaines sont disponibles gratuitement via internet et de nombreux DVD sont disponibles également. Je vous donnerai ultérieurement les liens utiles en espérant que ceci vous intéresse. Bien à vous, mes très chers lecteurs. Merci de votre intérêt et de votre confiance. Soyez biens!


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Publié par

phil211060

Free-lance Ecrivain – Poète – Romancier – Récits de Vie – Création de Marques – Consultant en Propriété Intellectuelle - Rédacteur – Enseignant (instituteur primaire). Mon profil et mon parcours peuvent être qualifiés d'atypique.  Franchise, honnêteté, créativité, inventivité, esprit d'initiative, telles sont les qualités que je me reconnais. Et j'ai les défauts de mes qualités... Trilingue, français, néerlandais, anglais, j'ai une très grande aisance dans le domaine informatique. J'aime ma langue maternelle, le français. J'aime les mots, j'aime rédiger, j'aime écrire.  Et j'aime enseigner également... Le parcours a commencé par une scolarisation aisée, des études et un diplôme (secondaire supérieur) en sciences économiques, ensuite un diplôme en psycho-pédagogie (instituteur primaire). Ma vie professionnelle a débuté par l'enseignement. J'ai enseigné pendant 7 ans, en tant qu'instituteur dans la région bruxelloise. Ayant quelque peine à trouver une synergie avec l'enseignement officiel, je me suis dirigé vers le secteur privé. Plus exactement en propriété intellectuelle, en tant qu'assistant juridique ("paralegal"), avec une spécialisation dans le domaine des marques, gestion de porte-feuilles de marques et en informatique (intranet, internet, communication, publication...), expérience qui a duré plus de 15 ans, en Belgique et en Suisse. J'ai également touché au journalisme, pendant 3 ans, en tant que « free-lance ». J'ai ensuite quitté l'Europe et me suis installé en Inde pendant 3 ans où j'ai collaboré avec une ONG, les Écoles de la Terre, et ensuite une Unité commerciale à Auroville qui s'occupait de la problématique de l'eau. J'étais en charge de la communication. Je suis revenu en Europe, et j'ai eu quelques difficultés à retrouver un emploi, vu mon âge et mon parcours « original »... J'ai travaillé brièvement en tant que « Guide pour la diversité », dans le secteur social. Je suis actuellement libre et disponible.

Une réflexion au sujet de « 27 mars 2006 (extrait de mon blog indien…) – Krishnamurti »

  1. Merci beaucoup, Philippe, pour ce magnifique texte qui me touche profondément et qui m’a été transmis par Thierry Ledru. Je vais le garder près de moi pour le lire et le relire souvent…

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